Au-delà du matériel nécessaire à assurer sa sécurité en escalade, le produit auquel le grimpeur attache le plus d'importance est bien sûr ses chaussons. Hormis pour une quantité infinitésimales de grimpeurs évoluant pieds nus, les chaussons sont en effet ce qui peut faire la différence entre la réussite et l'échec dans une voie. Je vous propose un petit flashback sur quelques modèles qui, selon moi, ont pu impacter l'histoire de la grimpe...
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| © Mathieu Mazuel |
Commençons par le commencement : les racines du chausson. Chez nous en France, un des pionniers du matériel d'alpinisme a aussi commis des chaussons, parmi les premiers vraiment dédiés à la grimpe sportive. Il faut qu'avec son bagage de pratique bleausarde du bloc Pierre Allain avait matière à savoir ce qui était nécessaire pour être efficace sur le caillou... et la capacité à développer la chaussure qui y réponde. C'est sous le nom de PA que ses chaussons ont donc trouvé place aux pieds des grimpeurs. On est alors dans les années 60 et, en parallèle, le cordonnier qui l'a aidé à réaliser ses chaussons développe sa propre entreprise : EB (des initiales de son nom, Edmond Bourdonneau) venait de naitre. Même s'il faudra attendre près de 15 ans pour qu'il prenne son nom historique, le modèle est posé et évoluera assez peu : le Super Gratton va être la référence mondiale du chausson pendant un quart de siècle !
Au début des années 80, même si EB peut revendiquer la première utilisation d"une gomme résinée plus adhérente sur le Super Maestria, c'est bien la marque espagnole Boreal qui va faire fureur avec le Fire. Adopté par la plupart des grimpeurs les plus en vue du moment, en particulier le tonitruant Jerry Moffatt, ce chausson marque un vrai tournant, celui de la recherche plus poussée d'une gomme la plus adhérente possible, quitte à ce qu'elle soit plus fine, plus souple et possiblement moins durable. Le Boreal Fire a, en son temps, réellement révolutionné les capacités d'adhérence et donc de performance en escalade.
À peine installé au sommet, le Fire s'est vu bousculé par plusieurs concurrents, chacun apportant une solution différente pour pallier le plus grand défaut de celui-ci, la précision. Ainsi Dolomites travaille avec Patrick Edlinger pour développer le PE (tige en cuir bordeaux, liseré de laçage noir pour la version gomme dure, liseré jaune pour la version gomme tendre), puis le PE résiné (tige en tissu orange). De son côté, la marque italienne (encore !) San Marco développe avec Patrick Bérhault deux versions successives d'un chausson à tige montante, puis demi-montante avec un oeillet sur le talon permettant d'y faire passer le lacet et donc offrir un meilleur calage du pied. Chez Asolo, c'est le modèle Onsight qui fait le bonheur d'Eric Escoffier et quelques autres en utilisant la même gomme Pirelli pour ses chaussons que celle qui sert à faire les pneus de Formule 1! Et les Français dans tout ça ? C'est ce coup-ci chez One Sport que ça se passe. Martial Moïli s'investit pour faire naître le Résine Rose, un chausson qui réussit un combo magique entre relative rigidité, pour des appuis puissants et précis sur les petites prises, et adhérence au top avec une excellente gomme ! Qui plus est, sa tige largement échancrée sur l'arrière libère la mobilité de la cheville et préfigure ce qui va arriver peu de temps après : le chausson à tige basse. Le Résine Rose fera des merveilles aux pieds de plusieurs cadors, comme Catherine Destivelle, par exemple.
Le premier modèle tige basse à avoir vraiment connu le succès, c'est le Kendo de La Sportiva. Et pourtant, dieu sait que c'était un modèle exigeant à grimper : bien pointu et ultra-souple, sa tige en cuir partiellement doublée s'étirait fortement, si bien qu'il fallait le prendre hyper petit pour qu'il conserve ses qualités. Mais à ce prix, il était une véritable arme pour la performance en falaise ! C'est le modèle qui a, à mon avis, initié la définition du chausson d'escalade moderne en très grande partie (hormis l'absence d'asymétrie). Je l'ai utilisé pendant plusieurs années d'affilée, signe que c'était une réussite !
Comme toute paire de chaussure qui se respecte, le chausson d'escalade avait toujours été doté de lacets. C'était d'autant plus judicieux que pouvoir ajuster au millimètre le serrage semblait être une nécessité. Et pourtant... Et puis la ballerine est arrivée ! D'abord sous l'impulsion de La Sportiva avec la Ballerina, bien trop radicale dans sa définition pour pouvoir être exploitée par un grimpeur normal, mais de manière bien plus massive par Boreal avec la mythique Ninja. Pour la première fois, on avait la démonstration qu'un chausson pouvait s'enfiler et s'enlever en un clin d'oeil tout en restant tout à fait efficient. Bien qu'ayant une fâcheuse tendance à déteindre et vous rendre les pieds tout verts, la Ninja a connu un gros succès, pendant des années et au fil de ses versions successives. Elles a surtout ouvert une voie dans laquelle se sont finalement engouffré toutes les autres marques en proposant elles aussi un voire plusieurs modèles de ballerines. Et si l'on regarde la proportion de ce type de chausson utilisée aujourd'hui, nul doute que l'intuition de Boreal était la bonne !
Au début des années 90, un nouvel acteur s'impose dans le paysage et vient chambouler le marché du chausson : l'américain Five Ten. Avec son modèle Anasazi (disponible en version à lacets ou à velcro). Pour la première fois, l'asymétrie s'affirme et la pointe du chausson se décale radicalement vers le pouce tout en s'affinant. Five Ten arrive aussi avec sa propre gomme Stealth C4 qui devient la référence en terme de compromis parfait entre adhérence et tenue en appui. C'est un véritable raz de marée commercial, le succès est immense... même avec un talon raté qui perdurera des années !
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| Delphine en Mirage dans Déversé satanique, 8a+, Gorges du Loup © Phil Maurel |
En plus de 70 ans d'existence, les chaussons d'escalade ont connu une évolution énorme. On ne peut pas nier qu'ils ont très certainement contribué pour une part, difficile à mesurer certes, à la progression vers le haut des difficultés atteintes par les grimpeurs. Et pourtant, ils ne font ni le grimpeur, ni la performance. La preuve ? Charles Albert, pour ne citer que le plus emblématique, parvient à faire les blocs parmi les plus durs au monde... pieds nus !
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| © Mathieu Mazuel |









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